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Le mirage des « filles de la pop » en tête des nominations aux prix Grammy

1 year ago 111

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Charli XCX, Chappell Roan et Sabrina Carpenter ont dominé l’année 2024. Le succès de ces trois artistes pop a permis de les hisser parmi les plus nommées aux 67e prix Grammy, mais sans pour autant réussir à améliorer l'équilibre entre les femmes et les hommes parmi les nominations de la prestigieuse cérémonie américaine.

L’année des filles de la pop ne s'est pas traduite par davantage de nominations pour les artistes féminines, selon les conclusions de l’Annenberg Inclusion Initiative.

Ce groupe de recherche américain affilié à l'Université de la Californie du Sud a publié cette semaine son 8e rapport annuel sur l’industrie de la musique, qui se penche entre autres sur la représentation des femmes dans les nominations des Grammy depuis 2013.

Après une autre année où l'industrie de la musique a célébré les femmes, force est de constater que leur progrès demeure inchangé, estime-t-on. Elles continuent de faire face à des obstacles afin d'être reconnues pour leur voix et leur talent.

Un recul a été observé dans la majorité des catégories étudiées.

En 2025, seulement 22,7 % de tous les nommés sont des femmes.

L’Annenberg Inclusion Initiative estime que les artistes féminines ont seulement réussi à conserver les gains qu’elles ont faits au cours des 13 dernières années, pas à les accélérer.

En 2013, les femmes avaient compté pour seulement 7,9 % des artistes nommés.

À notre époque, il y a de plus en plus de pression sur les organisations comme les prix Grammy de se soucier de l’égalité entre les hommes et les femmes et d’être un peu plus rigoureuses au chapitre de leur processus de sélection, de leurs critères, estime le sociologue Marc Lafrance, qui se spécialise notamment dans l’étude des genres dans la culture populaire.

Ça ne me surprend pas que les femmes réussissent de mieux en mieux, affirme cet expert de l’Université Concordia.

Le constat varie cependant d’une catégorie à l’autre.

Entre 2013 et 2024, 15,2 % des nommés dans les catégories principales ont été des femmes, et leur présence a été encore plus discrète dans les catégories Album de l'année et Enregistrement de l’année.

C’est dans la catégorie Meilleur nouvel artiste que les femmes sont les mieux représentées. Pourquoi? Parce que chaque nomination équivaut à une seule personne dans les données de l’Annenberg Inclusion Initiative.

Même si des artistes féminines comme Beyoncé, Charli XCX, Chappell Roan et Sabrina Carpenter dominent les nominations cette année, tous les artistes crédités avec elles sont aussi comptabilisés pour évaluer l’égalité des genres.

Cela démontre, selon l’Annenberg Inclusion Initiative, à quel point l'industrie de la musique est dominée par les hommes : en effet, ils composent la grande majorité des réalisateurs, des auteurs-compositeurs et des ingénieurs du son.

Chappell Roan est par exemple nommée dans la catégorie Meilleure nouvelle artiste. Sa chanson Good Luck, Babe! est en lice dans la catégorie Enregistrement de l’année, une autre nomination non seulement pour elle mais aussi pour Dan Nigro, Mitch McCarthy et Randy Merrill, trois hommes.

Tant qu’on ne prendra pas au sérieux le manque de femmes dans l'industrie en général, nous continuerons à voir peu de changements.

L’ABC des prix Grammy

Pour obtenir une nomination, les artistes ont été invités à soumettre leur travail, paru entre le 16 septembre 2023 et le 30 août 2024, dans une ou plusieurs catégories de la cérémonie aux membres de la National Academy of Recording Arts and Sciences (NARAS), une association formée d’artistes et d'experts de l'industrie de la musique.

Un premier vote a déterminé les cinq à huit nommés dans chacune des catégories. Puis, les membres ont à nouveau été invités à voter parmi les nominations pour établir le ou la gagnante. Chacun d’entre eux a voté dans les six catégories principales, puis a départagé dix autres votes parmi les autres catégories. Ils devaient idéalement s’en ternir à leur champ d'expertise.

Leur vote devait se baser uniquement sur la qualité de la soumission et non sur les ventes ou sur les performances dans les palmarès.

À une époque où on a tendance, à mon avis, à surcélébrer les gains qu'on a faits au chapitre de l'égalité hommes-femmes, reprend Marc Lafrance, c'est vraiment important de se rappeler qu’il y a quand même ce qu'on appellerait les vieilles tendances sexistes qui persistent dans cette industrie-là.

Les filles de la pop en avant

Les affiches de Sabrina Carpenter, de Charli XCX et de Billie Eilish, notamment.

Les « filles de la pop » ont été nombreuses à soumettre leur travail en vue d’obtenir une nomination aux prix Grammy cette année.

Photo : Radio-Canada / Josselin Pfeuffer

Notre analyse a démontré que malgré leur impact dans la culture populaire et médiatique, Sabrina Carpenter, Chappell Roan et Charli XCX n’ont pas réussi elles non plus à atteindre un succès équivalent au Billboard Hot 100, un baromètre de la popularité de la musique.

En 2024, peu d'artistes féminines se sont hissées au sommet du palmarès américain, occupant la première position seulement douze semaines pendant l’année. Et celles-ci ont compté pour le tiers (33,4 %, + 9,1 % pour les collaborations mixtes) de l’ensemble du classement au fil des semaines.

Quand on parle du succès féminin, on ne peut pas le réduire seulement à la performance dans les palmarès, insiste toutefois Marc Lafrance.

Les attentes envers les artistes féminines sont beaucoup plus élevées. Elles sont des marques, des femmes d’affaires, décrit-il, alors que les hommes qui ont beaucoup de succès dans les palmarès ont le droit de n’être que de bons musiciens.

Il y a un [critère] "deux poids, deux mesures" qui persiste dans notre société. L’idée selon laquelle une artiste féminine doit aussi être belle, sexy, hyper marchandisable, beaucoup plus qu’un homme, ça existe depuis très longtemps.

L’Annenberg Inclusion Initiative dresse un constat similaire dans le pendant de son étude sur les palmarès musicaux de fin d’année.

Les femmes qui apparaissent le plus souvent au Billboard Hot 100 sont généralement aussi celles qui ont écrit, composé et même réalisé leurs propres chansons.

Cela suggère que les femmes, indique-t-on, ne peuvent avoir une carrière notable en tant qu’auteures-compositrices que si elles interprètent leur travail, tandis que des hommes peuvent être crédités comme producteurs ou paroliers sans devoir interpréter leur chanson.

C’est aussi ce qui explique pourquoi, quand on relie chacune des nominations des prix Grammy à la personne qui l’obtient, seulement 211 femmes ont été nommées comparativement à 1233 hommes au cours de la dernière décennie.

Le lien entre les palmarès et les Grammy est aussi bien réel.

Taylor Swift, qui a occupé les 14 premières positions du Billboard Hot 100 à la sortie de son album The Tortured Poets Department, en mai 2024, un record, est nommée dans la catégorie Album de l’année. De plus, son titre principal, Fortnight, a aussi décroché des nominations dans les catégories Chanson de l'année et Enregistrement de l’année.

Toutefois, dans cette catégorie, seuls Taylor Swift, Beyoncé (Texas Hold’Em) et Kendrick Lamar (Not Like Us) ont aussi atteint le no 1, contrairement aux cinq autres nommés.

A Bar Song (Tipsy) de Shaboozey, qui a passé 19 semaines au no 1, un autre record fracassé en 2024, en a été exclu. Il a plutôt été retenu dans les catégories Chanson de l’année et Meilleur nouvel artiste. Cependant, dans la catégorie Chanson de l’année, cette fois-ci, six des huit nommés sont des no 1 du Billboard Hot 100 : seules Billie Eilish (Birds Of A Feather) et Chappell Roan (Good Luck, Babe!) n'en sont pas.

Et parmi tous les nommés dans les quatre catégories principales, seulement Jacob Collier (Album de l'année) n’a pas fait d’apparition aux Billboard Hot 100 ni au Billboard Hot 200.

Pour Marc Lafrance, les questions d’égalité dans les palmarès restent donc importantes.

Les succès des vedettes dans les palmarès demeurent une mesure très pertinente pour leur permettre d'atteindre le sommet de leur succès, de gagner des prix, indique-t-il. On devrait oser atteindre l’égalité hommes-femmes dans la mesure du possible.

Une victoire pour la pop

Malgré tout, Sabrina Carpenter, Chappell Roan et Charli XCX ont accumulé les nominations dans les catégories principales des prix Grammy plutôt que d'être reléguées uniquement aux catégories pop, danse et électronique, ce qui n’était pas gagné d’avance pour des artistes pop.

Sabrina Carpenter et Chappell Roan sont même les seules artistes cette année à avoir raflé des nominations dans les quatre catégories les plus prestigieuses de la soirée.

Historiquement et même encore aujourd’hui, la musique pop est parfois mal jugée.

On lui colle l'étiquette de superficielle, déplore Jada Watson, de musique qui n’est ni authentique ni sincère à cause de son attrait de masse, contrairement à d’autres genres musicaux comme le rock, le country ou le hip-hop. Les artistes pop sont toujours exposés à cette réalité, ajoute-t-elle, et doivent faire tomber les préjugés.

C’est une stigmatisation vraiment regrettable. Et je pense qu’elle colle à la pop justement parce que c’est un genre où les femmes peuvent souvent réussir.

Qui l’emportera dimanche soir?

Taylor Swift en robe blanche en train de remercier le public. Céline Dion est debout à l'arrière-plan.

Taylor Swift est la seule artiste à avoir remporté à quatre reprises le Grammy pour l’Album de l’année.

Photo : Getty Images / Amy Sussman

L’an dernier, les artistes féminines ont tout raflé : Taylor Swift a décroché le prix de l’Album de l’année, Billie Eilish, celui de la Chanson de l'année, et Miley Cyrus, celui de l'Enregistrement de l'année. Et c'est Victoria Monet qui a été sacrée Meilleure nouvelle artiste.

Les femmes avaient été tout aussi victorieuses en 2020 et en 2021.

Cependant, les Grammys ont aussi été critiqués par le passé pour avoir récompensé davantage d’hommes que de femmes dans les catégories principales. En 2013 et en 2015, elles étaient reparties bredouilles.

Avec autant d’artistes féminines parmi les nominations cette année, un nouveau balayage peut-il être attendu? Difficile à prédire, selon les experts. Ceux-ci espèrent malgré tout qu’un véritable changement s’amorcera dans l’ensemble de l'industrie.

2024 sera une année charnière pour les femmes dans la musique, car elles continuent de briser les barrières et de redéfinir l'industrie. Nous célébrons les femmes qui dirigent et façonnent l'avenir de la musique.

Les reconnaître pour leurs réalisations musicales lors de remises de prix comme les Grammy est une façon de dissiper le mythe selon lequel les femmes sont moins talentueuses que les hommes, affirme l'Annenberg Inclusion Initiative.

Reste à voir maintenant qui va vraiment l’emporter dimanche soir.


Références :

Inclusion in the Recording Studio? Gender & Race/Ethnicity of Artists, Songwriters & Producers Across 1300 Popular Songs from 2012 to 2024, Stacy L. Smith, Katherine Pieper, Karla Hernandez et Sam Wheeler; Feminism, Gender and Popular Music, Alison Stone; The Barriers Against Women’s Progress in the Music Industry, Emem Udoh.

Illustration d'entête par Josselin Pfeuffer à partir de photos de Getty Images.

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